Le village retrouvait peu à peu ses bruits familiers. Les quelques hommes de Svetlaïa, aidés par nous tous, se mettaient à creuser des couloirs qui reliaient les isbas entre elles et ouvraient le passage vers le puits.

Nous savions que cette abondance neigeuse, dans notre contrée des froids secs, avait été apportée par les vents nés dans le néant brumeux de l'océan. Nous savions aussi que cette tempête était le tout premier signe du printemps. Le soleil de ce redoux rabattrait vite la neige, la ramènerait, lourde et tassée, jusque sous nos fenêtres. Et les froids reprendraient encore plus violents, comme pour se venger de cette brève défaillance lumineuse. Mais le printemps viendrait! Maintenant nous en étions sûrs. Le printemps aussi éclatant et soudain que la lumière qui nous aveuglait à la sortie de nos tunnels.


Et le printemps venait, et, un beau jour, le village rompait les amarres. La rivière s'ébranlait. D'énormes champs de glace commençaient leur défilé majestueux. Leur marche s'accélérait, les écailles luisantes de l'eau nous éblouissaient. L'odeur âpre de la glace se mélangeait avec le vent des steppes. Et la terre se dérobait sous nos pieds, et c'était notre village avec ses isbas, ses haies vermoulues, ses voiles de linge multicolore sur les cordes, c'était Svedaïa qui s'en allait dans une navigation joyeuse.

L'éternité hivernale prenait fin.

Le voyage ne durait pas longtemps. Quelques semaines après, la rivière rentrait dans son lit, le village accostait à la rive d'un fugitif été sibérien. Et, dans ce bref intervalle, le soleil déversait l'odeur chaude de la résine de cèdre. Nous ne parlions plus que de la taïga.


C'est au cours de l'une de nos expéditions au milieu de la taïga qu'Outkine trouva la Khargracine…

Avec sa jambe mutilée, il était toujours derrière nous. De temps en temps, il nous lançait, à Samouraï et à moi: «Hé! mais attendez un peu!» Nous ralentissions le pas, compréhensifs.



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