
Samouraï lui-même paraissait vaguement embarrassé devant cette beauté inattendue et déroutante.
Enfin, d'un geste expéditif, il colla les deux moitiés de la Kharg et fourra la racine dans une pochette de son sac à dos.
– Je demanderai à Olga, nous lança-t-il en reprenant la marche. Elle doit en avoir entendu parler…
3
Nous vivions dans un étrange univers sans femmes. La découverte du bulbe d'amour ne fit que rendre cette réalité éclatante.
Oui, quelques ombres qui nous étaient souvent chères, attachantes, mais qui n'évoquaient pour nous rien de féminin. Ma tante, la mère d'Outkine, la vieille Olga… Quelques visages des enseignantes de l'école qui se trouvait à Kajdaï. Leur féminité s'était épuisée depuis longtemps dans cette rude résistance quotidienne au froid, à la solitude, à l'absence de tout changement prévisible. Non, elles n'étaient pas laides. La mère d'Outkine, par exemple, avait un beau visage pâle, une sorte de transparence aérienne dans les traits. Mais le savait-elle, elle-même? C'est bien longtemps après, en la revoyant dans mes souvenirs, que j'ai pu le constater: oui, elle aurait pu plaire, être désirable. Mais plaire à qui? Être désirable où? Froid, nuit, éternité appelée «hiver». Et le balancier qui somnolait embrouillé dans les barbelés recouverts de glace.
Il arrivait que, par le hasard de quelque affectation décidée à mille kilomètres de notre village, une jeune enseignante se retrouvât dans notre école. Denrée rare. Sa personne concentrait sur elle une curiosité intense. Mais nous lisions sur son visage une telle angoisse, un tel désir de fuir le plus vite possible, que nous en étions nous-mêmes inquiets: est-ce que notre vie était vraiment à ce point invivable? L'angoisse altérait ses traits. Sa beauté, sa fascinante étiangeté s'estompaient sous cette grimace de terreur. Nous sentions tous que, mentalement, elle comptait les jours – elle nous regardait comme si nous étions déjà dans le passé. Figurants d'un mauvais souvenir. Personnages d'un cauchemar.
