J’en lance violemment une dans la gueule de l’animal, qui pénètre jusqu’au fond de son gosier. Ce traitement n’étant pas du goût du monstre, ma bête fait demi-tour, ce qui me permet de jeter une seconde pierre contre sa porte de derrière. L’expédient réussit admirablement. Non seulement le second silex arriva à son adresse, mais il rencontra le premier: le choc produisit du feu, et l’ours éclata avec une explosion terrible. Je suis sûr qu’un argument a priori lancé ainsi contre un argument a posteriori ferait, au moral, un effet analogue sur plus d’un savant.


Il était écrit que je devais être attaqué par les bêtes les plus terribles et les plus féroces, précisément dans les moments où j’étais le moins en état de leur tenir tête, comme si leur instinct les eut averties de ma faiblesse. C’est ainsi qu’une fois que je venais de dévisser la pierre de mon fusil pour la raviver, un monstre d’ours s’élance en hurlant vers moi. Tout ce que je pouvais faire, c’était de me réfugier sur un arbre, afin de me préparer à la défense. Malheureusement, en grimpant, je laissai tomber mon couteau, et je n’avais plus rien que mes doigts, ce qui était insuffisant, pour visser ma pierre. L’ours se dressait au pied de l’arbre, et je m’attendais à être dévoré d’un moment à l’autre.


J’aurais pu allumer mon amorce en tirant du feu de mes yeux, comme je l’avais fait dans une circonstance précédente; mais cet expédient ne me tentait que médiocrement: il m’avait occasionné un mal d’yeux dont je n’étais pas encore complètement guéri. Je regardai désespérément mon couteau piqué dans la neige; mais tout mon désespoir n’avançait pas les choses d’un cran. Enfin il me vint une idée aussi heureuse que singulière. Vous savez tous par expérience que le vrai chasseur porte toujours, comme le philosophe, tout son bien avec lui: quant à moi, ma gibecière est un véritable arsenal qui me fournit des ressources contre toutes les éventualités.



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