J’ouvris le bassinet, je dirigeai mon arme dans la direction du gibier et je m’envoyai le poing dans l’un de mes yeux. Ce coup vigoureux en fit sortir un nombre d’étincelles suffisant pour allumer la poudre; le fusil partit, et je tuai cinq couples de canards, quatre sarcelles et deux poules d’eau. Cela prouve que la présence d’esprit est l’âme des grandes actions. Si elle rend d’inappréciables services au soldat et au marin, le chasseur lui doit aussi plus d’un heureux coup.



Ainsi, par exemple, je me souviens qu’un jour je vis sur un lac, au bord duquel m’avait amené une de mes excursions, quelques douzaines de canards sauvages, trop disséminés pour qu’il me fût permis d’espérer en atteindre d’un seul coup un nombre suffisant. Pour comble de malheur, ma dernière charge était dans mon fusil, et j’aurais précisément voulu les rapporter tous, ayant à traiter chez moi nombre d’amis et de connaissances.



Je me souvins alors que j’avais encore dans ma carnassière un morceau de lard, reste des provisions dont je m’étais muni en partant. J’attachai ce morceau de lard à la laisse de mon chien que je dédoublai et dont j’attachai les quatre fils bout à bout; puis je me blottis dans les joncs du bord, lançai mon appât, et j’eus bientôt la satisfaction de voir un premier canard s’approcher vivement et l’avaler. Les autres accoururent derrière le premier, et comme, l’onctuosité du lard aidant, mon appât eut bientôt traversé le canar dans toute sa longueur, un second l’avala, puis un troisième, et ainsi de suite. Au bout de quelques instants mon morceau de lard avait voyagé à travers tous les canards, sans se séparer de sa ficelle: il les avait enfilés comme des perles. Je revins tout joyeux sur le bord, je me passai cinq ou six fois la ficelle autour du corps et sur les épaules, et m’en retournai à la maison.



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