
LÉONATO. – L’homme qui vous a dit ceci a-t-il un peu d’intelligence?
ANTONIO. – C’est un garçon adroit et fin. Je vais l’envoyer chercher. Vous l’interrogerez vous-même.
LÉONATO. – Non, non. Regardons la chose comme un songe, jusqu’à ce qu’elle se montre elle-même. Je veux seulement en prévenir ma fille, afin qu’elle ait une réponse prête, si par hasard ceci se réalisait. (Plusieurs personnes traversent le théâtre.) Allez devant et avertissez-la. – Cousins, vous savez ce que vous avez à faire. – Mon ami, je vous demande pardon; venez avec moi, et j’emploierai vos talents. – Mes chers cousins, aidez-moi dans ce moment d’embarras.
(Tous sortent.)
SCÈNE III
Un autre appartement dans la maison de Léonato.
Entrent don Juan et Conrad.
CONRAD. – Quel mal avez-vous, seigneur? D’où vous vient cette tristesse extrême?
DON JUAN. – Comme la cause de mon chagrin n’a point de bornes, ma tristesse est aussi sans mesure.
CONRAD. – Vous devriez entendre raison.
DON JUAN. – Et quand je l’aurais écoutée, quel fruit m’en reviendrait-il?
CONRAD. – Sinon un remède actuel, du moins la patience.
DON JUAN. – Je m’étonne qu’étant né, comme tu le dis, sous le signe de Saturne, tu veuilles appliquer un topique moral à un mal désespéré. Je ne puis cacher ce que je suis; il faut que je sois triste lorsque j’en ai sujet. Je ne sais sourire aux bons mots de personne. Je veux manger quand j’ai appétit, sans attendre le loisir de personne; dormir lorsque je me sens assoupi, et ne jamais veiller aux intérêts de personne; rire quand je suis gai, et ne flatter le caprice de personne.
