Mais tout à l’heure, quand il sera rafistolé, le pompiste funèbre, il retrouvera son standing. Il reprendra goût aux civilités ! Il réintégrera sa situation !

— A quoi t’est-ce que tu penses ? s’informe Béru.

Il a le même pas que le canasson, le Mastar. Comme s’il aurait quatre pattes au lieu de deux ; et ses tatanes font le même bruit de sabots sur le sol gelé. Sa stalactite nasale s’est encore allongée et lui arrive maintenant au niveau du menton. Il cause derrière, sans presque bouger ses lèvres violies par le froid.

— Je regardais le zig des Pompes, Gros.

Sa Majesté octroie un coup d’œil à l’intéressé, ne le trouve pas intéressant et s’étonne :

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Une cheville qui joue relâche, simplement. Et le voilà inutilisable… Pourquoi l’homme peut-il tant de choses et est-il si faible ?

— Pour que ça s’équilibre, assure le Sage. S’il était pas fragile, l’homme, ça deviendrait vite le Bon Dieu !

Il me coule un regard aux paupières givrées et grommelle :

— T’as de la chance de pouvoir philosopher ; moi, avec un froid pareil, j’ai la gamberge qui se coince ; tout ce dont à propos de quoi je suis capable de penser, c’est à un saladier de vin chaud bourré de sucre et de cannelle…

On marche. Pire : on grimpe ! Le chemin s’en va, cahin-caha entre les haies qui laissent voir leurs nids, entre les arbres qui laissent voir leur gui. La campagne locducienne mamelonne à perte de vue. Ça me rappelle une enluminure des Très Riches Heures du duc de Berry. Il y a çà et là des accrocs dans la neige : des meules de paille, des maisons, des boqueteaux… Un grand silence éteint la nature. Le pas du cheval, le grincement du corbillard ressemblent à des bruits venus d’ailleurs…



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