Parvenu au sommet d'une butte, le paysan éteignit ses phares et coupa le contact. Petit à petit, les bâtiments de sa modeste ferme située en contrebas commencèrent à se dessiner sur sa rétine. Il ne lui restait plus qu'à laisser son mastodonte descendre doucement le chemin, en contrôlant la vitesse à l'aide du frein à main.

L'équipage s'arrêta dans un crissement auprès d'une espèce de marigot qui de jour se révélait être une vaste fosse à purin. Rétablissant le moteur, Anatole manœuvra de façon à mettre à cul le tombereau au-dessus de l'ignoble liquide.

Anatole sauta de son poste de conduite, témoignant d'une souplesse surprenante pour un homme de sa corpulence. Il faut dire qu'il était encore jeune, bataillant à peine sur les frontières de la cinquantaine. Il retira les goupilles de la ridelle arrière, découvrant une masse imposante qui occupait le centre du plateau.

Il s'agissait d'un corps humain auquel trois grosses pierres étaient attachées.

Le cultivateur actionna une manette qui provoqua le soulèvement de la benne. Malgré l'inclinaison, le cadavre restait plaqué au fond par le poids de son lest.

— T'veux pas y alla, t'vas y alla quand même, s'impatienta Anatole.

S'emparant de sa fourche, il la planta sans répulsion dans la viande morte, pour aider le corps à glisser contre le métal et à plonger dans le lisier. Il y eut d'abord un gros floc, quelques remous dans le purin, un bruit d'égout en vidange puis le calme, le silence.

— V'là une tombe pour toi, mon salaud, murmura le paysan en se signant comme tout bon chrétien en pareille circonstance.

Une lumière venait de s'allumer au rez-de-chaussée de la fermette et une silhouette de femme replète se découpait sur le pas de la porte.

— Natole ! Tu travailles déjà à c't'heure ?

— Les bêtes, ça attend pas, ma pauvre Martha, fit le gros homme en s'approchant.

— Tu vas y laisser ta santé.



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