
« Lorsque les affaires de la France commencèrent de mal aller en Indochine, elle partit jouer Phèdre à Saïgon, histoire de galvaniser le moral des troupes. Là, elle dut déchanter : nos petits gars du contingent se souciaient davantage de se vider les testicules que de s'emplir la tête des vers de Racine.
« Ayant compris cela, ma mère, commissaire, avec un héroïsme, une abnégation qui forcent l'admiration, transforma sa compagnie en bordel de campagne. Qui m'aime me suive ! De jour, de nuit, elle et ses camarades féminines s'occupèrent de vider les bourses des guerriers dans la défaite. A Diên Biên Phu, commissaire, le 7 mai 1954, jour de la reddition française, elle suçait encore en pleine apocalypse un jeune sous-lieutenant terrassé par une crise de nerfs afin de lui faire recouvrer son self-control. Elle a reçu également la Légion d'honneur, des mains du président Mendès France. Nous eussions préféré que ce ne fût pas un homme de gauche qui la lui remît, mais à cheval donné on ne regarde pas les dents.
« Pour ma part, commissaire, m'efforçant de m'inscrire dans cette tradition altruiste, je m'occupe de la réinsertion des jeunes délinquants venant de purger leur peine. Période charnière, période cruciale pour eux. Vous le savez mieux que personne, commissaire : ces pauvres gosses ont contracté de mauvaises relations pendant leur incarcération, de mauvaises habitudes sexuelles aussi. II convient de les purger de leurs tristes pratiques comme de leurs louches amitiés. Pour ce faire, je les accueille dans mon château de Con-la-Ville, dans les Yvelines. Ils y séjournent un temps avant d'affronter à nouveau les dangers de la vie courante. Aidée de quelques amies dévouées, je m'efforce de les « remettre à l'heure », si vous me passez l'expression. C'est une tâche noble et passionnante. Qui donne d'excellents résultats car nous nous y consacrons corps et âme, mes compagnes et moi. »
Elle reprend souffle, enfin !
