Andreï Makine


Confession d'un porte-drapeau déchu

Pour Marie-Claude

Pour Guy


Tout était si simple. Limpide…

Le clairon lançait ses cris perçants. Le tambour vibrait. Et vibrait au-dessus de sa peau jaune et racornie le ciel dont nous avalions de grands pans frais et bleus en chantant nos chansons sonores. L'univers entier trépidait dans ce roulement et ces cris.

Tout était si clair dans ce début de notre vie. Notre enfance avait l'odeur piquante du cuivre étincelant, la résonance martiale de la peau tendue.

Et nous marchions, les jambes veloutées de poussière, à travers les chemins des champs. Toujours tout droit devant nous. Toujours vers cet horizon radieux.

La moitié du pays était passementée des dentelles noires des barbelés. Clouée au sol par les miradors. Mais dans notre marche nous le croyions en train d'avancer, ce pays, avec nous vers ce but final, vers cet horizon si proche déjà.

Moi, je tordais mes poumons pour que le vieux clairon recrache dans une gerbe d'étincelles ce rugissement qui était notre vie même, la joie de vivre des enfants efflanqués de l'après-guerre.

Toi, la tête inclinée, l'œil noir et mat perdu au loin, tu versais sur la peau résonnante la grêle drue de tes bâtons.

Maintenant on sait tout… Les chemins des champs n'étaient que des couloirs entre les larges zones entourées de barbelés. Des miradors se cachaient derrière les forêts. On nous faisait tourner en rond pour que nous ayons l'impression d'avancer. Maintenant on sait…

Cette marche, enflammée et ininterrompue comme une folie heureuse, avait un port d'ancrage: notre cour. On la traversait au soir. Sans chansons, ni roulement de tambour. Le devoir était accompli. Un pas décisif franchi vers l'horizon radieux. On échouait sur l'herbe piétinée de la cour. Ce repos était bien mérité.



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