
Par ces longues soirées d'été, les fenêtres des trois maisons qui, dans un triangle bizarre, formaient la cour, étaient ouvertes. Nous entendions l'entremêlement paisible des sons venant de ces ruches. Grésillement de l'huile sur un réchaud à pétrole, voix rassurante du speaker à la radio, mélodie un peu chuintante d'un disque, vagissement d'un nourrisson dans une chambre au rez-de-chaussée. Cette rumeur tranquille était rythmée par les éclats secs avec lesquels les joueurs de dominos abattaient leurs plaques sur la table en bois au centre de la cour, sous les peupliers.
À l'une des fenêtres du deuxième étage apparaissait un visage anguleux. Ma mère. Elle regardait un moment dans la cour en plissant les yeux sous les rayons orange du couchant. Puis elle appelait:
– Iacha!
D'un banc, derrière les touffes humides des dahlias, un homme se levait, marquait la page dans son livre avec une brindille et se dirigeait vers l'entrée. Son crâne, absolument chauve et d'une pâleur incroyable, semblait transparent. Seuls quelques cheveux argentés frisaient au bas de sa nuque. En passant près de nous il nous lançait avec une douceur rieuse mais ferme:
– Allez donc vous laver, pionniers!
C'était Iakov Zinger. Iacha. Ton père.
Il réapparaissait dans l'entrée quelques instants après. Il marchait légèrement courbé. Comme quelqu'un qui ne veut surtout pas montrer que le fardeau est lourd. À petits pas alertes, tendus. Avec une agilité enjouée.
Sur son dos il portait un homme. Cet homme s'accrochait à ses épaules avec une confiance tranquille, comme le font les enfants. Les jambes de son pantalon étaient nouées dans de larges nœuds doubles. C'était Piotr Evdokimov, mon père.
Selon sa demande, lâcha le déposait tantôt à la table des joueurs de dominos, tantôt sur le banc envahi par l'exubérance sauvage du dahlia, là où d'habitude ton père lisait.
