
– Tu sais, nous resterons toujours ces pionniers aux foulards rouges. Le soleil aura toujours pour nous ce petit goût de cuivre, et le ciel la sonorité des battements du tambour. On n'en guérit pas. On ne se remet pas de l'horizon lumineux qui était à quelques jours de marche. A quoi bon se mentir? Nous ne serons jamais comme les autres, comme les gens normaux. Comme cet homme, par exemple, que je vois entrer dans une belle voiture. Il se glisse au volant avec la souplesse d'une carte bancaire avalée par un guichet automatique. Oui, il est avalé par cet intérieur capitonné. D'abord, un bras jetant la veste sur le siège, puis une jambe, la tête – et tout doucement, clac! Il s'y installe comme dans le giron moelleux d'une maîtresse. Souriant, décontracté. Une main avec un fin cigare brun sur le volant, l'autre pianotant de mémoire un numéro de téléphone…
Nous les imiterons. Nous singerons cette souplesse. Nous nous laisserons avaler par les sièges capitonnés avec le même sourire facile. Mais au fond nous resterons toujours ces jeunes barbares aveuglés par la foi dans l'horizon tout proche. Il manquera à nos singeries une chose capitale: savoir en jouir. C'est cela qui nous trahira…
Je m'engouffre dans l'entrelacs des petites rues. Soudain, derrière un angle crépite la rafale d'un marteau piqueur. Le corps réagit plus vite que ma pensée en voie de civilisation. Il tressaille dans un désir vite réprimé de se jeter par terre, de s'aplatir, front contre sable.
Comme sur le sol desséché de l'Afghanistan. Les doigts s'engourdissent du poids de la mitraillette absente. Nous ne serons jamais des gens normaux…
Je regarde dans l'éclat sombre d'une vitrine, j'ajuste ma cravate. Je dois te quitter. Mon cours de singerie m'attend. Une grande maison d'édition. Ma mine d'emprunt. Un stéréotype, l'auteur-émigrant-russe. Mon uniforme d'homme normal.
Les petits gars, nos camarades de la cour, te taquinaient toujours de la même façon.
