Nous sortions de notre torpeur bienheureuse, ramassions nos sacs à dos, le clairon, le tambour et montions dans le rucher communautaire rempli du bourdonnement ménager. Il fallait attendre que la voisine finisse sa lessive pour pouvoir se laver, puis manger dans un coin de cuisine avant de sombrer dans le sommeil. Dans un duvet pâle de nuit blanche du Nord. Ce tournoiement laiteux amortissait dans nos têtes la clameur cuivrée du clairon, la grêle du tambour. Souvent, à travers les premiers flocons de cette somnolence opaline, il m'arrivait d'entendre les pas de Iacha qui entrait dans notre pièce avec sa charge. Il installait mon père et s'en allait en tissant dans mon sommeil quelques mots chuchotés: «Allez, à bientôt. Bonne nuit!»

L'appartement dans lequel vous habitiez était sur le même palier.


Pourquoi me suis-je souvenu de nos marches exaltées précisément aujourd'hui? Par pur hasard, semble-t-il.

Tu sais comment les nouvelles parviennent aux Russes, ici, en Occident? Quelqu'un à San Francisco reçoit une carte de Munich et, sous le coup de la surprise de ces retrouvailles épistolaires, téléphone à Sidney: «Tu te souviens, Untel, oui on vivait à deux pas de chez eux, il est en Allemagne. Mais non, pas définitivement…» Trois mois après parvient à Paris une longue lettre de Sidney qui, dans un post-scriptum pressé, constate la présence d'Untel à Munich…

Il en avait été de même pour toi. «… Oui, Arkadi est parti, sifflait dans l'écouteur une voix d'outre-Atlantique. De Moscou, il a téléphoné à un ami en disant qu'il partait… Où? Il doit être à Cleveland ou à Portland… Je ne me souviens plus…»

Ce «Cleveland ou Portland» a résonné encore quelques instants à mon oreille. Je me suis arrêté au carrefour chaud et bruyant de l'Odéon. Le va-et-vient à cet endroit vous rend invisible. On peut rester sans bouger. On peut garder dans le lointain brumeux du regard ce passé plus étrange que la mort. Personne n'y fera attention. On peut même murmurer tout bas comme je le fais, moi:



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