– Ce sont des morts, dit-il enfin très bas.

Il avait prononcé ces quelques mots avec une telle simplicité douloureuse que nous restâmes muets, subjugués. Personne n'osa répliquer.

– Aidez-moi à ramasser tout ça, ajouta-t-il. On va commencer par là.

Et Iacha désigna le crâne embroché.

Nous le suivions silencieusement. Nous ramassions tous les débris d'os, tous les crânes, tous les casques. Peu à peu le fond du cratère disparut sous ces vestiges mélangés. Iacha apporta deux pelles. On jeta sur les ossements les planches de la coupole, on les ensevelit sous la terre. On dama la terre avec nos sandales. La Crevasse n'était plus…

Le lundi matin, un camion versa à cet endroit une benne de sable blanc et soyeux. On aménagea un bac pour les enfants. Seuls les arbres et les fenêtres des maisons gardaient l'empreinte du mystère dévoilé de la Crevasse.


Mais la suite d'événements exceptionnels qui avaient bouleversé la vie de notre cour ne s'arrêta pas avec la disparition de la Crevasse. Car le jour même de l'installation du bac à sable commencèrent à arriver du côté de la mer de lourds nuages à la luisance bleuâtre de plomb. Ils apportèrent des averses glacées, des rafales pénétrantes, la fin de l'été.

Ces ondées nous prirent au dépourvu. Les vitres n'étaient pas encore posées et dans l'intérieur froid de nos ruches s'engouffra l'odeur iodée de la mer. Il nous semblait que les vagues, dans un raz de marée fabuleux, avaient parcouru quelques dizaines de kilomètres et battaient maintenant tout près de la cour, derrière le brouillard des terrains vagues.

Curieusement, cette intempérie qui dura plusieurs jours fut l'occasion d'un étonnant épanouissement de notre vie communautaire. On se mobilisa, s'entraida, se rapprocha au point de ne plus former qu'une grande famille, une tribu unie, énergique, animée d'une joyeuse volonté de survivre.



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