À ce moment je ramassai au milieu des branches cassées un insigne: un aigle plat, en métal. Toi, tu frottais déjà avec du sable une croix de guerre. C'étaient donc des ossements d'Allemands!

À peine l'eut-on compris, qu'une véritable folie vengeresse s'empara de nous. Les grosses branches, les planches de la coupole détruite furent les instruments de notre fureur. Les ossements craquaient sous les coups, les crânes roulaient comme des balles, volaient en éclats. On les soulevait très haut sur nos bâtons avant de les briser contre les blocs de béton. Nous donnions des coups de talon sur ces nez absents qui, il y a un instant encore, suscitaient chez nous une crainte respectueuse. Nous concassions les orbites noires. Nous lancions à travers la cour les côtes brunâtres, tels des boomerangs polis par le temps. Et chacun essayait de faire mieux que son camarade, de briser avec plus de fracas, d'écraser du premier coup, de crier son dégoût victorieux plus fort que les autres. Nous faisions notre petite guerre. Nous nous rattrapions.

– Arrêtez-vous, fils de chien!

Dans notre orgie destructrice nous n'entendîmes pas d'abord la voix de Iacha. Nous étions groupés sous un arbre. Avec des cris et des encouragements nous hissions l'un des nôtres qui avait eu une idée géniale: planter un crâne sur une branche cassée.

– Arrêtez-vous, je vous dis!

Nous nous retournâmes. Les bâtons dans les mains, debout sur les éclats blanchâtres, nous attendîmes.

– Qu'est-ce que vous faites, idiots? demanda lâcha avec un léger tremblement dans la voix.

– Mais quoi? Ce sont des Allemands! Vous ne voyez pas? rétorqua le plus âgé de notre bande, Guenka la Brique. On leur casse la gueule, quoi! C'est normal, non?

– Arrêtez, dit de nouveau Iacha, et nous vîmes que sa joue était traversée de tressaillements.

– Mais pourquoi? Ce sont des Allemands! cria Guenka avec défi, sûr de lui. Ce sont des hitlériens! Des nazis!

Il y eut un moment de silence. On était face à face. Nous, fiers de notre victoire, les muscles tendus dans le désir de poursuivre ce massacre enthousiaste. Et cet homme, maigre, blême, aux yeux noyés dans les orbites sombres.



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