Au pied des arbres, derrière une palissade en planches vermoulues, s'étendait une broussaille infranchissable faite d'arbustes de jasmin, de lilas et de fleurs aux tiges gigantesques et qu'on appelait «boules d'or». Dans les petits renfoncements, à demi cachés par cette végétation abondante, se trouvaient quelques bancs, dont celui de Iacha.

Au centre de la cour était installée la table des joueurs de dominos. Autour d'elle, des arbres, plus jeunes et qui nous étaient comme plus proches, car on les avait plantés sous nos yeux. Nous étions vaguement fiers de nous savoir antérieurs à quelque chose dans cette cour…

Cette table, en épaisses planches de chêne noueuses, offrait une surface qui, au printemps, la mieux exposée au soleil, se débarrassait la première de sa couche de neige. C'était un bonheur intense, par une éblouissante journée de mars, de s'asseoir là, de retirer de sa poche une loupe – un vrai trésor! – et de marquer ses initiales sur la planche encore humide. Le fin filet bleuté de la fumée chatouillait les narines, se mélangeait avec la fraîcheur neigeuse, se dissipait dans l'air ensoleillé…

En été, tout rentrait dans l'ordre. Par les soirées chaudes, la table disparaissait derrière le dos des hommes en manches de chemise ou en maillot. Ils empoignaient les plaques glissantes dans leurs rudes paumes alourdies par les pièces d'acier qu'ils maniaient toute la journée ou par la résistance du volant de leur gros camion. Dès qu'ils commençaient à abattre leurs plaques avec un fracas assourdissant, la symphonie communautaire de la cour trouvait sa mesure. Sur un banc à côté de chaque entrée jasait une rangée de babouchkas, attentives au moindre événement qui survenait dans la cour. Les fenêtres ouvertes déversaient leurs bourdonnements accompagnés de l'odeur douceâtre et savonneuse des grandes lessives. La vieille balançoire poussait un gémissement musical et mélancolique. Les cris des enfants invisibles dans la broussaille fusaient.



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