Et comme une note absolument nécessaire dans cette douce cacophonie du soir se faisait entendre la voix de ma mère:

– Iacha!


De quoi parlaient-ils, ces deux hommes, assis dans leur renfoncement au milieu des touffes sauvages de dahlias et de jasmin? Nous nous y intéressions fort peu, entraînés dans le tourbillon de nos marches et de nos jeux. Un jour, comme je m'arrêtais près d'eux, j'entendis un bout de leur conversation. Ce n'était, me semblait-il, qu'une lente énumération de noms de villes. Polonaises, d'après leur sonorité. Je savais déjà que mon père avait perdu ses jambes en Pologne et que Iacha y avait «déménagé», comme il disait lui-même, trois fois d'un camp à l'autre. Ces noms polonais leur disaient beaucoup, sans commentaires. Un regard entendu, un hochement de tête suffisait.

Une autre fois, je me suis retrouvé derrière leur dos tout à fait par hasard. Nous jouions à la guerre. Envoyé en éclaireur, je me faufilais au fond de la broussaille inextricable, tendant l'oreille, les jambes transpercées de frémissements agréables et prêt à me lancer, au moindre danger, dans une fuite bondissante. Soudain, j'ai entendu leurs voix. Elles avaient cette netteté particulière des paroles qu'on surprend inopinément. Les deux hommes n'étaient séparés de moi que par quelques branches sombres de jasmin. Tout à mon expédition furtive, j'aurais sans doute poursuivi mon chemin. Mais la voix de Iacha, toujours calme et un peu moqueuse, avait cette fois une vibration inhabituelle:

– Le seul pépin qu'ils ont eu avec ces sacrés fourgons, disait-il, c'est la question du déchargement. Je crois, d'ailleurs, que c'est pour cela qu'ils ont opté pour les chambres à gaz.



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