– Pouah.

– Eh bien non! Justement non! Il me semblait que je n'avais jamais rien mangé d'aussi bon. Moi qui étais un enfant maigre et affreusement difficile pour la nourriture, moi qu'il fallait forcer à manger, je me pourléchais de cette bouillie pour animaux. Effaré de ce que je me voyais faire, je me mis à bouffer, à bouffer, poignée après poignée, cette glu poissonneuse. Les trois chats me regardaient avec consternation vider leur pitance dans mon ventre. J'étais encore plus horrifié qu'eux: je découvrais qu'il n'y avait aucune différence entre eux et moi. Je sentais bien que ce n'était pas moi qui avais voulu manger, c'était une force supérieure et suprême qui m'y avait contraint. C'est ainsi que je ne laissai pas même une miette de poisson au fond de la bassine. Les chats durent se passer de dîner ce jour-là. Ils furent les seuls témoins de ma chute.

– C'est plutôt drôle, cette histoire.

– C'est une histoire atroce et qui me fit perdre la foi.

– C'est bizarre. Moi qui ne suis pas croyant, je ne vois pas en quoi aimer la bouffe pour chats est une raison suffisante pour douter de l'existence de Dieu.

– Non, monsieur, je n'aimais pas la bouffe pour chats! C'était un ennemi, à l'intérieur de moi, qui m'avait forcé à la manger! Et cet ennemi qui jusque-là s'était tu se révélait mille fois plus puissant que Dieu, au point de me faire perdre la foi non pas en son existence mais en son pouvoir.

– Vous croyez toujours que Dieu existe, alors?

– Oui, puisque je ne cesse de l'insulter.

– Pourquoi l'insultez-vous?

– Pour le forcer à réagir. Ça ne marche pas. Il reste amorphe, sans dignité devant mes injures. Même les hommes sont moins mous que lui. Dieu est un jean-foutre. Vous voyez? Je viens encore de l'insulter et il continue à se taire.

– Que voudriez-vous qu'il fasse? Qu'il vous jette sa foudre?



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