– Pour le meurtre de Franck, oui. C'est plus tard que la culpabilité a pris possession de moi.

– Lors du second meurtre? Comment avez-vous procédé, cette fois? Par envoûtement?

– Vous avez tort de me railler. Non, je suis devenu coupable en même temps que j'ai perdu la foi. Mais je ne sais même pas si j'ai affaire à un croyant.

– Non. Personne n'a jamais cru dans ma famille.

– C'est drôle, ces gens qui parlent de la foi comme de l'hémophilie. Mes parents ne croyaient en rien; cela ne m'a pas empêché de croire.

– Vous avez fini par devenir comme vos parents: vous ne croyez plus.

– Oui, mais c'est à cause d'un accident, un accident mental qui aurait pu ne pas se produire et qui a déterminé la totalité de ma vie.

– Vous parlez comme quelqu'un qui a reçu un coup sur la tête.

– C'est un peu ça. J'avais douze ans et demi. J'habitais chez mes grands-parents. A la maison, il y avait trois chats. C'était moi qui devais leur préparer à manger. Il fallait ouvrir des conserves de poisson et écraser leur contenu avec du riz. Cette besogne m'inspirait un dégoût profond. L'odeur et l'aspect de ce poisson en boîte me donnaient envie de vomir. En plus, je ne pouvais pas me contenter d'émietter leur chair à la fourchette: il fallait qu'elle soit intimement incorporée au riz, sinon les chats ne l'auraient pas mangé. Je devais donc brasser le mélange avec les mains: j'avais beau fermer les yeux, j'étais toujours au bord de l'évanouissement quand je plongeais mes doigts dans ce riz trop cuit et ces débris de poisson et quand je malaxais cette chose dont la consistance me répugnait au-delà du possible.

– Jusqu'ici, je peux comprendre.

– Je me suis livré à cette tâche durant des années, puis l'impensable s'est produit. J'avais donc douze ans et demi et j'ai ouvert les yeux sur la pâtée pour chats que j'étais en train de pétrir. J'ai eu un haut-le-cœur mais j'ai réussi à ne pas vomir. Ce fut alors que, sans savoir pourquoi, j'ai porté à ma bouche une poignée du mélange et je l'ai mangée.



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