
C’était ce qu’elle redoutait. Parfois, quand ils se querellaient, surtout dans la maison de Zurich où personne ne pouvait les entendre ni intervenir, il avait vu la peur sur le visage d’Heather. L’idée d’être seule la terrorisait. Il le savait, elle le savait. La peur était partie intégrante de leur vie commune. Mais pas de leur vie publique. C’étaient d’authentiques artistes professionnels et, dans ce domaine, la raison primait. Aux pires moments où ils s’entre-déchiraient, ils faisaient un tout dans l’univers des spectateurs, des correspondants, des fans hurlants qui leur rendaient un culte. Même la haine à l’état pur ne pouvait changer cela.
Mais, n’importe comment, ils étaient désormais incapables de se haïr. Ils avaient trop en commun. Ils s’apportaient mutuellement beaucoup trop de choses. Le simple contact physique, comme dans l’aéromobile, suffisait à les rendre heureux. Pendant le temps que cela durait, au moins.
Jason plongea la main dans la poche intérieure de son veston de soie sur mesure – il n’existait peut-être que dix costumes semblables dans le monde entier – et en sortit une liasse de billets certifiés par le gouvernement. Un bon petit tas bien épais.
— Tu ne devrais pas garder autant de liquide sur toi, le gourmanda Heather du ton autoritaire, maternel, qui avait le don de l’horripiler.
— Avec ça (il agita la liasse) on peut aller dans n’importe quelle…
— À moins que quelque étudiant non enregistré échappé d’un campus souterrain ne te tranche la main au ras du poignet et ne disparaisse avec elle et ton argent tape-à-l’œil. Tu as toujours été tape-à-l’œil. M’as-tu-vu et vulgaire. Regarde ta cravate. Mais regarde-la donc !
Elle avait haussé la voix et avait maintenant l’air vraiment furieux.
— La vie est courte. Et la prospérité encore plus.
Mais Jason remit la liasse dans sa poche et effaça du plat de la main la bosse qui déparait son complet par ailleurs impeccable.
