
— Je ne fais pas mon âge, répliqua Heather.
Il lui jeta un coup d’œil, l’étudiant de près. Une cataracte de cheveux cuivrés, une peau pâle semée de taches de rousseur, un nez romain, d’énormes yeux violets profondément enfoncés. Elle avait raison, elle ne faisait pas son âge. Évidemment, contrairement à lui, elle n’avait pas recours au réseau téléphonique trans-sex, encore que cela ne lui arrivât que très rarement. Aussi n’était-il pas intoxiqué et, dans son cas, il n’y avait eu ni déliquescence cérébrale ni vieillissement prématuré.
— Tu es une sacrée belle personne, reconnut-il à contrecœur.
— Et toi ?
La réplique était incapable de le désarçonner. Il savait qu’il avait toujours son charisme, la force imprimée dans ses chromosomes, quarante-deux ans plus tôt. Effectivement, ses cheveux étaient presque tous gris et il se teignait. En outre, quelques rides étaient apparues, ici et là. Mais…
— Tant que j’aurai ma voix, tout sera parfait. J’aurai ce que je voudrai. Tu te trompes à mon sujet. C’est la faute de ton orgueil de six, de ta chère individualité, comme on dit. Bon… Si tu ne veux pas de Zurich, où veux-tu que nous allions ? Chez toi ? Chez moi ?
— Je veux t’épouser. Alors, ce ne sera plus ou chez toi ou chez moi, ce sera chez nous. J’abandonnerai la scène et j’aurai trois enfants qui te ressembleront tous.
— Même les filles ?
— Ce ne seront que des garçons.
Jason se pencha et lui piqua un baiser sur le bout du nez. Elle sourit, lui prit la main et la tapota affectueusement.
— Nous pouvons aller n’importe où, ce soir, dit-il de sa voix de basse, assurée, contrôlée et qui portait loin. (Presque une voix de père. En général, ça marchait avec Heather quand rien d’autre ne réussissait. À moins que je ne fiche le camp, pensa-t-il.)
