– Mettez en route.


On passe un papier au pilote Bernis: le plan de bataille.


Bernis lit:


«Perpignan signale ciel clair, vent nul. Barcelone: tempête. Alicante…»


Toulouse. 5 h. 45.


Les roues puissantes écrasent les cales. Battue par le vent de l’hélice, l’herbe jusqu’à vingt mètres en arrière semble couler. Bernis, d’un mouvement de son poignet, déchaîne ou retient l’orage.


Le bruit s’enfle maintenant, dans les reprises répétées, jusqu’à devenir un milieu dense, presque solide où le corps se trouve enfermé. Quand le pilote le sent combler en lui quelque chose de jusqu’alors inassouvi, il pense: c’est bien. Puis regarde le capot noir appuyé sur le ciel, à contre-jour, en obusier. Derrière l’hélice, un paysage d’aube tremble.


Ayant roulé, lentement, vent debout, il tire à lui la manette des gaz. L’avion, happé par l’hélice, fonce. Les premiers bonds sur l’air élastique s’amortissent et le sol enfin paraît se tendre, luire sous les roues comme une courroie. Ayant jugé l’air, d’abord impalpable puis fluide, devenu maintenant solide, le pilote s’y appuie et monte.


Les arbres qui bordent la piste livrent l’horizon et se dérobent. À deux cents mètres on se penche encore sur une bergerie d’enfant, aux arbres posés droit, aux maisons peintes, et les forêts gardent leur épaisseur de fourrure: terre habitée…


Bernis cherche l’inclinaison du dos, la position exacte du coude qui sont nécessaires à sa paix. Derrière lui, les nuages bas de Toulouse figurent le hall sombre des gares. Maintenant, il résiste moins à l’avion qui cherche à monter, laisse s’épanouir un peu la force que sa main comprime. Il libère d’un mouvement de son poignet chaque vague qui le soulève et qui se propage en lui comme une onde.


Dans cinq heures Alicante, ce soir l’Afrique.



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