Tôles luisantes, moteur sans cambouis. L’avion semble neuf. Horlogerie délicate à quoi touchaient les mécaniciens avec des doigts d’inventeurs. Maintenant ils s’écartent de l’œuvre au point.


«Pressons, messieurs, pressons…»


Sac par sac, le courrier s’enfonce dans le ventre de l’appareil. Pointage rapide:


– Buenos-Ayres… Natal… Dakar… Casa… Dakar… Trente-neuf sacs. Exact?


– Exact.


Le pilote s’habille. Chandails, foulard, combinaison de cuir, bottes fourrées. Son corps endormi pèse. On l’interpelle: «Allons! Pressons…» Les mains encombrées de sa montre, de son altimètre, de son porte-cartes, les doigts gourds sous les gants épais, il se hisse lourd et maladroit jusqu’au poste de pilotage. Scaphandrier hors de son élément. Mais une fois en place, tout s’allège.


Un mécanicien monte à lui:


– Six cent trente kilos.


– Bien. Passagers?


– Trois.


Il les prend en consigne sans les voir.


Le chef de piste fait demi-tour vers les manœuvres:


– Qui a goupillé ce capot?


– Moi.


– Vingt francs d’amende.


Le chef de piste jette un dernier coup d’œil: ordre absolu des choses; gestes réglés comme pour un ballet. Cet avion a sa place exacte dans ce hangar, comme dans cinq minutes dans ce ciel. Ce vol aussi bien calculé que le lancement d’un navire. Cette goupille qui manque: erreur éclatante. Ces ampoules de cinq cents bougies, ces regards précis, cette dureté pour que ce vol relancé d’escale en escale jusqu’à Buenos-Ayres ou Santiago du Chili soit un effet de balistique et non une œuvre de hasard. Pour que, malgré les tempêtes, les brumes, les tornades, malgré les mille pièges du ressort de soupape, du culbuteur, de la matière, soient rejoints, distancés, effacés: express, rapides, cargos, vapeurs! Et touchés dans un temps record Buenos-Ayres ou Santiago du Chili.



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