– Écoute-moi donc: s’il fait beau ici, tu passes tout droit. Mais, s’il fait mauvais, si tu voles bas, tu appuies à gauche, tu t’engages dans cette vallée.


– Je m’engage dans cette vallée.


– Tu rejoins la mer, plus tard, par ce col.


– Je rejoins la mer par ce col.


– Et tu te méfies de ton moteur: la falaise à pic et des rochers.


– Et s’il me plaque?


– Tu te débrouilles.


Et Bernis souriait: les pilotes jeunes sont romanesques. Un rocher passe, en jet de fronde, et l’assassine. Un enfant court, mais une main l’arrête au front et le renverse…


– Mais non, mon vieux, mais non! on se débrouille.


Et Bernis était fier de cet enseignement: son enfance n’avait pas tiré de l’Énéide un seul secret qui le protégeât de la mort. Le doigt du professeur sur la carte d’Espagne n’était pas un doigt de sourcier et ne démasquait ni trésor ni piège, ne touchait pas cette bergère dans ce pré.


Quelle douceur aujourd’hui répandait cette lampe dont coulait une lumière d’huile. Ce filet d’huile qui fait le calme dans la mer. Dehors il ventait. Cette chambre était bien un îlot dans le monde comme une auberge de marins.


– Un petit Porto?


– Bien sûr…


Chambre de pilote, auberge incertaine, il fallait souvent te rebâtir. La compagnie nous avisait la veille au soir: «Le pilote X est affecté au Sénégal… à l’Amérique…» Il fallait, la nuit même, dénouer ses liens, clouer ses caisses, déshabiller sa chambre de soi-même, de ses photos, de ses bouquins et la laisser derrière soi, moins marquée que par un fantôme. Il fallait quelquefois, la nuit même, dénouer deux bras, épuiser les forces d’une petite fille, non la raisonner, toutes se butent, mais l’user, et, vers trois heures du matin, la déposer doucement dans le sommeil, soumise, non à ce départ, mais à son chagrin, et se dire: voilà qu’elle accepte, elle pleure.



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