Qu’as-tu appris plus tard à courir le monde, Jacques Bernis? L’avion? On avance lentement en creusant son trou dans un cristal dur. Les villes peu à peu se remplacent l’une l’autre, il faut atterrir pour y prendre corps. Maintenant tu sais que ces richesses ne sont qu’offertes puis effacées, lavées par les heures comme par la mer. Mais au retour de tes premiers voyages, quel homme pensais-tu être devenu et pourquoi ce désir de le confronter avec le fantôme d’un gamin tendre? Dès ta première permission tu m’avais entraîné vers le collège: du Sahara, Bernis, où j’attends ton passage, je me souviens avec mélancolie de cette visite à notre enfance.


Une villa blanche entre les pins, une fenêtre s’allumait, puis une autre. Tu me disais:


«Voici l’étude où nous écrivions nos premiers poèmes…»


Nous venions de très loin. Nos manteaux lourds capitonnaient le monde et nos âmes de voyageurs veillaient au centre de nous-mêmes. Nous abordions les villes inconnues, les mâchoires closes, les mains gantées, bien protégés. Les foules coulaient sur nous sans nous heurter. Nous réservions pour les villes apprivoisées le pantalon de flanelle blanche et la chemise de tennis. Pour Casablanca, pour Dakar. À Tanger nous marchions nu-tête: il n’était pas besoin d’armure dans cette petite ville endormie.


Nous revenions solides, appuyés sur des muscles d’homme. Nous avions lutté, nous avions souffert, nous avions traversé des terres sans limites, nous avions aimé quelques femmes, joué parfois à pile ou face avec la mort, pour simplement dépouiller cette crainte, qui avait dominé notre enfance, des pensums et des retenues, pour assister invulnérables aux lectures des notes du samedi soir.


Ce fut dans le vestibule un chuchotement, puis des appels, puis toute une hâte de vieillards. Ils venaient, habillés de la lumière dorée des lampes, les joues de parchemin, mais les yeux si clairs: égayés, charmants. Et, tout de suite, nous comprîmes qu’ils nous savaient déjà d’une autre chair: les anciens ont coutume de revenir avec un pas dur qui prend sa revanche.



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