
– Oui, soupira Mathias. Historien de la Grande Guerre. 14-18.
– Alors quoi! Tu vois bien que tu dérailles… On n'a plus grand-chose et ce n'est plus l'heure de détailler, je le sais. Mais tout de même, il reste un peu de passé pour rêvasser encore sur l'avenir. Et toi, qu'est-ce que tu proposes? La Grande Guerre? Un contemporanéiste? Et puis quoi encore? Est-ce que tu te rends bien compte de ce que tu dis?
– Oui, dit Mathias, mais le gars est loin d'être un con.
– Il paraît. Mais quand même. On ne peut pas y songer. Il y a des limites à tout, Mathias,
– Ça me fait mal autant qu'à toi. Encore que pour moi, Moyen Âge ou Contemporain, c'est un peu du pareil au même.
– Fais tout de même attention à ce que tu dis.
– Oui. Mais j'ai cru comprendre que Devernois, tout en percevant un petit salaire, est dans la merde.
Marc plissa les yeux.
– Dans la merde? demanda-t-il.
– Précisément. Quitté l'enseignement secondaire public du Nord-Pas-de-Calais. Poste piteux à mi-temps dans le privé chrétien parisien. Ennui, désillusion, écriture et solitude.
– Mais alors il est dans la merde… Tu ne pouvais pas le dire tout de suite?
Marc s'immobilisa quelques secondes. Il réfléchissait vite.
– Ça change tout, ça! reprit-il. Grouille-toi, Mathias. Grande Guerre ou pas Grande Guerre, fermons les yeux, courage et fermeté et débrouille-toi pour le dégotter et pour le convaincre. Je vous retrouve ici tous les deux à sept heures avec le propriétaire. Faut que ça soit signé ce soir. Grouille, démerde-toi et sois persuasif. À trois dans la merde, il n'y a pas de raison de ne pas réussir un complet désastre.
Ils se firent un signe et se séparèrent, Marc en courant, Mathias en marchant.
4
Ce fut leur première soirée dans la baraque de la rue Chasle. L'historien de la Grande Guerre était apparu, avait serré les mains à toute vitesse, virevolté dans les quatre étages et puis il avait disparu.
