Il n'y avait rien à faire dans ce café, et Marc attendait. Du doigt, il dessinait des motifs sculpturaux sur la petite table. Ses mains étaient maigres et longues. Il aimait bien leur charpente précise et les veines des sus. Pour le reste, il avait des doutes sérieux. Pourquoi penser à ça? Parce qu'il allait revoir le grand chasseur blond? Et alors? Bien sûr, lui, Marc, de taille moyenne, mince à l'excès, anguleux de corps et de visage, n'aurait pas été le gars idéal pour la chasse à l'aurochs. On l'aurait plutôt envoyé grimper aux arbres pour faire tomber les fruits. Cueilleur, quoi. Tout en délicatesse nerveuse. Et puis après? Il en faut de la délicatesse. Plus de fric. II lui restait ses bagues, quatre grandes bagues en argent, dont deux traversées de quelques fils d'or, voyantes et compliquées, mi-africaines, mi-carolingiennes, qui lui couvraient les premières phalanges des doigts de la main gauche. Certes, sa femme l'avait quitté pour un type plus large d'épaules, c'était certain. Plus crétin aussi, c'était sûr. Elle s'en rendrait compte un jour, Marc comptait là-dessus. Mais ça serait trop tard.

Marc effaça d'un coup rapide tout son dessin. Il avait raté sa statue. Un coup d'énervement. Sans arrêt ces coups d'énervement, d'impuissance rageuse. C'était facile de caricaturer Mathias. Mais lui? Qu'est-ce qu'il était d'autre qu'un de ces médiévistes décadents, de ces petits bruns élégants, graciles et résistants, prototype du chercheur de l'inutile, produit de luxe aux espoirs défaits, accrochant ses rêves ratés à quelques bagues en argent, à des visions de l'an mille, à des paysans poussant la charrue, morts depuis des siècles, à une langue romane oubliée dont personne n'avait rien à foutre, à une femme qui l'avait laissé? Marc leva la tête.



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