Tout à son ouvrage, il se tenaitdonc là, perpétuant nœud après nœud une tradition ancestrale, jusqu’au momentoù il fut saisi par une sorte de transe et où un bien-être parfaitl’envahit ; la douleur lancinante dans son dos s’évanouit et il cessasoudain de sentir le poids des années figées dans ses os. Il tendit l’oreilleaux bruits de toutes sortes produits par cette maison que les pères de sespères avaient bâtie. Il entendit le souffle continu du vent balayer le toit ets’engouffrer par les fenêtres ouvertes ; de la cuisine, aurez-de-chaussée, lui parvinrent le cliquetis de la vaisselle qu’on entrechoqueet les bavardages de ses femmes et de ses filles. Tous ces bruits lui étaientfamiliers. Parmi eux il distingua la voix de la sage-femme qu’il hébergeaitdepuis quelques jours sous son toit, car Garliad, sa concubine, attendait sadélivrance. Le carillon grinçant et quelque peu étouffé de la porte d’entréelui parvint aux oreilles ; ensuite il entendit qu’on ouvrait au visiteuret il perçut, dans les murmures qui montaient jusqu’à lui, l’excitation quecette arrivée provoquait. Ce devait être la femme venue livrer des vivres, desétoffes et diverses marchandises : elle avait promis de passer dans lajournée.

Puis l’escalier craqua sous lepoids d’un pas lourd. C’était certainement l’une des femmes qui montait à sonatelier lui porter son déjeuner. À l’étage inférieur, elles étaient sans doutesur le point d’inviter la nouvelle venue à partager leur repas, espérant bienapprendre les derniers commérages et prêtes à se laisser convaincre d’acheterla première bricole venue. Il poussa un soupir, acheva le nœud qu’il avaitentrepris, écarta le verre grossissant et se retourna.

Devant lui se tenait Garliad,qui arborait un ventre énorme et tenait à la main une assiette fumante ;elle attendait qu’il l’autorisât à entrer, ce qu’il fit d’un geste impatient dela main.



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