
« Qu’est-ce qu’il leurprend de te laisser travailler dans ton état ? grogna-t-il. Tu as vraimentenvie que ma fille vienne au monde dans un escalier ?
— Mais, Ostvan, répliquaGarliad, je me sens très bien aujourd’hui.
— Où est monfils ? »
Elle hésita.
« Je ne sais pas.
— Tu ne sais pas ? Jevais te le dire, moi, où il est ! s’exclama-t-il, le souffle court. À laville ! Dans cette école ! En train de se ruiner la vue et de selaisser embobiner par ces livres de malheur !
— Il a essayé de réparer lechauffage et il a dit qu’il allait chercher quelque chose. »
Ostvan se leva péniblement deson tabouret et lui prit l’assiette des mains.
« Maudit soit le jour où jelui ai permis de fréquenter cette école de la ville. Jusque-là Dieu nes’était-il pas montré généreux envers moi ? Ne m’avait-il pas fait don decinq filles et d’un seul fils, m’épargnant ainsi d’avoir à tuer unenfant ? Ne m’avait-il pas comblé en dotant mes femmes et mes filles decheveux aux nuances si variées que je n’ai nul besoin de les teindre et que jepuis, grâce à eux, tisser un tapis qui sera un jour digne de l’Empereur ?Mais alors pourquoi le Ciel ne permet-il pas que je fasse de mon fils untisseur respectable, pourquoi ne puis-je espérer gagner ainsi ma place auprèsde Dieu, pourquoi ne puis-je espérer l’aider un jour à nouer les fils du grandtapis de la vie ?
— Tu ne devrais pas t’enprendre au Ciel de la sorte, Ostvan.
— C’est à mon fils que jem’en prends, n’en ai-je pas le droit ? Et je comprends bien pourquoi samère évite de me monter les repas.
— Il faudrait que tu medonnes de l’argent pour payer…
— De l’argent !Toujours de l’argent ! »
Ostvan posa son assiette sur lerebord de la fenêtre et traîna les pieds jusqu’à un coffre scellé et orné d’unephotographie du tapis que son père avait tissé. Ce coffre renfermait le restede l’argent qu’avait rapporté la vente du tapis et qu’Ostvan avait réparti dansde petites boîtes étiquetées, portant chacune la marque d’une année. Il ensortit une pièce de monnaie.
