
Abron, cruellement touché parces propos, laissa échapper un soupir.
« Oui, bien sûr, père, maiscette perspective ne m’enchante guère. À vrai dire, je préférerais renoncer àdevenir tisseur.
— Je suis tisseur, donc tuseras tisseur aussi ! Ostvan, d’une main tremblante de rage, désigna letapis inachevé. « Ce tapis représente le travail de toute une vie, tuentends, de toute ma vie, et c’est la somme que tu en retireras qui te feravivre jusqu’à la fin de tes jours. Tu as une dette envers moi, Abron, etj’exige que tu t’en acquittes un jour auprès de ton fils. Et plaise à Dieuqu’il ne te cause pas autant de soucis que tu m’en causes ! »
Abron n’osa pas regarder sonpère en face lorsqu’il rétorqua :
« Certaines rumeurscourent, en ville… On parle d’une rébellion, d’une possible abdication del’Empereur… Qui paiera les tapis si l’Empereur n’est plus là ?
— Les étoiles s’éteindrontavant que la gloire de l’Empereur ne pâlisse ! s’écria Ostvan d’une voixretentissante. Aurais-tu donc oublié cet adage ? Tu l’as pourtant souvententendu de ma bouche, et la première fois tu étais tout juste en âge de prendreplace à mes côtés pour me regarder travailler ! Crois-tu peut-être qu’unsimple mortel puisse comme cela, par caprice, bouleverser l’ordre du monde queDieu lui-même a voulu ?
