vie à toi est toute tracée. Je t’ai tout appris, tout ce qu’un tisseur doitsavoir, tu n’as besoin de rien d’autre. Tu es capable de faire tous les stylesde nœuds ; imprégner, teindre, je t’ai initié à toutes ces techniques, ettu connais les modèles que nous ont transmis nos ancêtres. Lorsque tu aurasébauché le canevas de ton propre tapis, tu te choisiras une femme qui tedonnera beaucoup de filles aux chevelures variées. Et, le jour de vos noces, jedétacherai mon tapis de ce châssis, je l’envelopperai, je te l’offrirai et tule vendras à la ville aux marchands impériaux. C’est ce que j’ai fait avec letapis de mon père, c’est ce que mon père a fait avant moi avec le tapis de sonpère, et celui-ci avec le tapis de son propre père, mon aïeul ; cettecoutume se transmet de génération en génération depuis des milliers d’années.Je m’acquitte de ma dette envers toi, tu devras faire de même avec ton fils,lui-même à son tour avec le sien et ainsi de suite. Ainsi en a-t-il toujoursété, ainsi en sera-t-il toujours, jusqu’à la fin des temps. »

Abron, cruellement touché parces propos, laissa échapper un soupir.

« Oui, bien sûr, père, maiscette perspective ne m’enchante guère. À vrai dire, je préférerais renoncer àdevenir tisseur.

— Je suis tisseur, donc tuseras tisseur aussi ! Ostvan, d’une main tremblante de rage, désigna letapis inachevé. « Ce tapis représente le travail de toute une vie, tuentends, de toute ma vie, et c’est la somme que tu en retireras qui te feravivre jusqu’à la fin de tes jours. Tu as une dette envers moi, Abron, etj’exige que tu t’en acquittes un jour auprès de ton fils. Et plaise à Dieuqu’il ne te cause pas autant de soucis que tu m’en causes ! »

Abron n’osa pas regarder sonpère en face lorsqu’il rétorqua :

« Certaines rumeurscourent, en ville… On parle d’une rébellion, d’une possible abdication del’Empereur… Qui paiera les tapis si l’Empereur n’est plus là ?

— Les étoiles s’éteindrontavant que la gloire de l’Empereur ne pâlisse ! s’écria Ostvan d’une voixretentissante. Aurais-tu donc oublié cet adage ? Tu l’as pourtant souvententendu de ma bouche, et la première fois tu étais tout juste en âge de prendreplace à mes côtés pour me regarder travailler ! Crois-tu peut-être qu’unsimple mortel puisse comme cela, par caprice, bouleverser l’ordre du monde queDieu lui-même a voulu ?



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