
Il y a une douzaine d’autres détails impossibles, à formuler. Le fait est qu’il faut être véritablement un astronavigateur quand on est en train de faire cela, qu’il faut avoir le corps alerte, le balancement inconscient, qu’il faut vivre ce que l’on est en train de jouer. L’homme de la ville chemine sur une terre lisse, de même gravitation toute sa vie durant, et il y a des chances qu’il trébuche sur une feuille de papier à cigarettes posée devant son pied. Pas le matelot de l’espace.
— Vous saisissez ?
— Oui, je crains que oui ! fit-il avec une pointe d’amertume. Est-ce que, vraiment, j’ai marché comme ça ?
— Eh oui !
— Hum !… Alors il va peut-être falloir que je prenne des leçons avec vous.
— Vous pourriez faire pire.
Il restait là assis, à me regarder, faisant mine d’ouvrir la bouche. Puis la refermait. Puis… il fit signe au garçon de nous remettre ça. Quand on nous eut servis, il paya tout de suite, se glissa hors de son siège d’un mouvement souple :
— Attendez-moi, dit-il.
Je ne pouvais plus refuser. Un verre avait suffi. Il m’intéressait. Après dix minutes de conversation, il me plaisait déjà. C’était le genre grand, fort et bête mais joli garçon, qui plaît aux femmes et se fait obéir des hommes. Toujours d’une démarche aussi gracieuse, il traversa la salle. Il passa devant la table des quatre Martiens, près de la porte. Je n’aime pas les Martiens. Je n’aime pas qu’une chose qui ressemble à un tronc d’arbre surmonté d’un casque colonial jouisse des mêmes droits qu’un homme. Je n’aime pas cette façon de pousser des pseudopodes qui paraissent autant de serpents sortant de leur trou. Ni cette façon de regarder dans tous les sens mais sans jamais tourner la tête. Si tant est qu’il y ait une tête, ce qui n’est pas le cas. Et je ne supporte pas cette odeur.
