« Excusez-nous, monsieur, dit-il à Cohen. Les jeunes d’aujourd’hui. Vous savez ce que c’est. » Le cheval se mit à ricaner. « Ecoutez… commença Cohen.

— Je me souviens de mon père qui me parlait de vous quand j’étais caillou, reprit Mica. Il enjambe le monde comme un closse, qu’il disait. »

Il y eut un silence. Cohen se demandait ce qu’était un closse et sentait le regard de pierre de Béryl fixé sur lui.

« C’est qu’un p’tit vieux, dit-elle. Il m’a pas l’air d’un grand héros. S’il est tellement fort, pourquoi il est pas riche ?

— Dis donc… commença Mica.

— Alors c’est pour ça qu’on poireautait ? le coupa sa femme. Assis à longueur de temps sous un pont qui fuit de partout ? À guetter des gens qui viennent jamais ? À attendre des p’tits vieux aux pattes arquées ? J’aurais dû écouter ma mère ! Tu veux que je laisse notre fils guetter sous un pont qu’un p’tit vieux vienne le tuer ? C’est ça la vie de troll ? Eh ben, pas question !

— Dis donc…

— Hah ! Pyrite, il attrape pas des p’tits vieux, lui ! Il attrape des marchands bien gras ! C’est quelqu’un, lui ! T’aurais dû t’associer avec lui quand t’en avais l’occasion !

— J’préfère encore manger des vers !

— Des vers ? Hah ! Depuis quand on peut se payer des vers à manger ?

— Je peux te dire un mot ? » proposa Cohen.

Il gagna tranquillement l’autre extrémité du pont en faisant d’une main des moulinets avec son épée. Le troll le suivit à pas feutrés.

Cohen farfouilla, en quête de son tabac. Il leva les yeux sur le troll et lui tendit la blague.

« Tu fumes ?

— Ce truc-là, ça peut vous tuer, dit le troll.

— Oui. Mais pas aujourd’hui.

— Traîne pas à discuter avec tes bons à rien de copains ! beugla Béryl depuis l’autre bout du pont C’est aujourd’hui que tu dois descendre à la scierie ! Chert a dit qu’il pourrait pas te garder le boulot indéfiniment si t’es pas plus sérieux, tu le sais ! »



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