
Elle possède une sérieuse expérience du baratin car elle semble allergique au mien. Son regard est aussi glacé qu’un wagon frigorifique.
Elle tire sur la paille de son Coc’ en me présentant résolument son profil gauche.
— Vous marquerez ! fait-elle au loufiat en glissant de son siège comme un rayon de lune glisse d’un toit.
La voilà qui se dirige vers la mer, histoire de se saler l’épiderme.
J’interpelle le lecteur de Tintin :
— Dites donc, Haddock, qui est cette beauté en liberté ?
Le décapsuleur de sodas lève sur moi des yeux égarés. Il en était à un passage capital de sa lecture. Là où Tintin franchit le grand cañon du Colorado en patinette. Ça le fait claquer des dents. Ses puissantes épaules en bouteille d’Evian sont secouées de frissons.
— C’ qu’il y a ? grogne-t-il, les prunelles encore tapissées d’émotions fortes.
Je lui montre d’un coup de pouce la croupe ondulante de la sirène qui serpente entre les parasols.
— La môme qui vient de s’abreuver, vous la connaissez puisqu’elle a une ardoise !
Ses cils palpitent comme une enseigne au néon détraquée. Ce zigoto est autant porté sur les femmes que l’épée d’Eraste. Il a la bouille anguleuse, avec des pommettes proéminentes, des yeux enfoncés, les tifs couleur de panne d’électricité et une bouche sans lèvres.
Vous la connaissez pas ? s’étonne-t-il.
Je m’abstiens de lui rétorquer que dans l’affirmative, cette interview serait sans fondement.
— Non.
— C’est la maîtresse de Bitakis…
— L’armateur ?
— Si, signore ! fait le plaisantin.
J’évoque la frime faisandée du Bitakis. Un vieux jeton déplumé, avec une tronche qui ferait peur à des rats malades. Il doit rôder autour des soixante-dix carats, l’armateur. Pas plus tard qu’hier au soir, j’ai eu l’occasion de tortorer à deux tables de la sienne chez Tétou. Il présidait une table nombreuse avec l’autorité d’un Louis XIV. Et il avait une armada (nature !) de porte-cotons qui lui refilaient ses pilules pour le foie, l’œsophage et le pancréas à glissière. Un drôle de déjeté, beau comme un caveau de famille.
