Je reprends souffle tandis que le public se déchaîne. Modeste, le Gros fait un petit salut à la ronde.

Je me racle le gosier.

— Les personnes qui veulent proposer au phénomène des objets à consommer sont priées de descendre sur la piste. Monsieur Béru a faim, Mesdames Messieurs, car il n'a pas mangé depuis vingt minutes ! C'est dire que vos offrandes seront les bienvenues.

— Qu'est-ce que c'est ? m'informé-je en examinant l'objet.

— Un chaudelet, répond l'intéressé.

Je ne suis pas plus avancé, bien qu'on me trouve généralement très avancé pour mon âge.

— Et qu'appelez-vous un chaudelet, cher Monsieur ?

— C'est une pâtisserie des Bourgoin.

Je ne vous ai pas encore dit que notre cirque donne la représentation de ce soir à Bourgoin (Isère) à mi-chemin entre Lyon et Grenoble, et que c'est la première fois que le Gros et moi-même affrontons le public.

Sa Majesté engloutit le chaudelet en deux happements. Les spectateurs applaudissent mollement, trouvant l'exploit d'autant plus modeste qu'ils l'accomplissent eux-mêmes dès leur plus jeune âge et par plaisir.

— Bagatelle que cela ! dis-je. Allons, Mesdames, Messieurs, un peu d'imagination, please ! Le boulimique s'impatiente ! Si vous ne calmez pas son prodigieux appétit, il va se mettre à dévorer le grand mât et le chapiteau nous dégringolera sur la cafetière !

Un jeune homme s'approche en dénouant sa cravate. Sans un mot, il la tend au Vorace. Béru la crochette d'un geste avide.

— Chouette ! dit-il, elle est à rayures, c'est celles que je préfère !

Il la mange avec appétit tandis que sur les gradins, les spectateurs trépignent d'enthousiasme. Je file un coup de périscope discret en direction des coulisses. Par-delà les drapeaux, j'aperçois la forte stature de M. Barnaby, le directeur de l'établissement. Il porte un costar de flanelle blanche et un immense chapeau style cow-boy. Il a des favoris qui frisent, un grand nez plein de poils et il fume un cigare à peine plus petit que la colonne Vendôme. Cette soirée est un test. Si notre numéro marche, il nous garde. Si ça boude, on a droit à ses salutations distinguées. C'est pourquoi le Gravos doit mettre tout le pacson pour nous faire agréer.



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