
— Euh!… il ne voulait donc pas devenir prêtre?
Le vampire étudia son visage, comme pour essayer de déchiffrer son expression, puis répondit:
— Je veux dire que je me trompais sur moi-même, sur le fait que je croyais ne rien pouvoir lui refuser.
Son regard se promena sur le mur opposé, puis sur les carreaux de la fenêtre.
— Il commença d’avoir des visions.
— De véritables visions? demanda le jeune homme — mais dans sa voix il y avait toujours de l’hésitation, comme s’il pensait en fait à autre chose.
— Je n’y croyais pas, répondit le vampire. Il avait quinze ans lorsque cela se produisit. Il était très beau. Sa peau était d’une extrême douceur et ses yeux bleus étaient immenses. Il était robuste, et non pas mince comme moi, mince comme je l’étais déjà à l’époque… Mais ses yeux… Quand je plongeais mon regard dans ses yeux j’avais l’impression de me trouver seul au bord du monde… sur une plage océanique balayée par les vents… Il n’y avait plus rien que le grondement sourd des flots… Oui — ses yeux étaient toujours fixés sur les vitres des fenêtres — il commença d’avoir des visions. Au début, il n’y fit que quelques allusions, mais cessa totalement de prendre ses repas. Il vivait dans la chapelle. A toute heure du jour ou de la nuit, je pouvais le trouver devant l’autel, à genoux sur le dallage nu. Il négligeait même d’entretenir la chapelle. Il cessa de s’occuper des cierges, de changeait la nappe de l’autel et même de balayer les feuilles mortes. Un soir que je l’observais, caché dans ce rosier, je m’inquiétai de le voir rester une heure entière à genoux sans bouger, sans un seul instant baisser ses bras étendus en croix. Tous les esclaves nous croyaient fou. (Le vampire leva le sourcil.) Moi, j’étais simplement persuadé qu’il faisait preuve de… trop de zèle.
