
Il se répétait toutes ces excellentes raisons et les ressassait à Jessie, sa femme, qui, n’étant jamais montée en avion, envisageait ces périples avec terreur.
— Mais je n’aime pas que tu prennes l’avion, Lije, dit-elle. Ce n’est pas normal. Pourquoi ne peux-tu prendre l’express ?
— Parce que j’en aurais pour dix heures de trajet.
Et le visage de Baley se figea d’amertume.
— Et parce que j’appartiens aux forces de l’ordre de la ville, et que je dois obéir aux ordres de mes supérieurs. Du moins si j’entends conserver un échelon C. 6.
Qu’opposer à pareil argument ?
Baley monta dans l’avion et conserva les yeux fixés sur la bande d’actualités qui se déroulait uniformément et incessamment du kinescope placé à hauteur des yeux. La ville était fière de ce service actualités, articles, séries humoristiques ou éducatives, quelquefois des romans.
Un jour viendrait où les bandes seraient remplacées par des films, disait-on, parce que ainsi les passagers, en gardant les yeux sur les oculaires d’une visionneuse, seraient encore mieux séparés du décor réel.
Baley gardait obstinément les yeux fixés sur la bande qui se déroulait, non seulement pour se distraire, mais aussi parce que la politesse l’exigeait. Il y avait avec lui cinq autres passagers dans l’avion (il n’avait pu s’empêcher de le remarquer) et chacun d’eux avait le droit que les autres respectent toutes les craintes et les angoisses que sa nature et son éducation pouvaient lui faire éprouver.
Baley eût certainement mal accueilli l’intrusion de quiconque, alors qu’il se trouvait aussi mal à l’aise. Il ne voulait pas que d’autres yeux s’aperçussent de la blancheur de ses phalanges alors qu’il agrippait les accoudoirs, ou des taches de moiteur qu’elles laisseraient quand il ôterait ses mains.
Il se disait : « Je suis enfermé de toutes parts, l’avion n’est qu’une ville en miniature. »
