
M. le comte de Montgiroux était, vers 1835, un homme de soixante ans, à peu près, c’est-à-dire que, né en 1775, il avait été un incroyable du Directoire et un beau de l’Empire. Dans ces deux époques, et même depuis, on l’avait fort vanté pour l’élégance de ses façons et le charme de ses manières; des beaux jours de sa jeunesse, il avait conservé des dents magnifiques, une taille qui, vue par derrière, ne manquait pas d’une certaine finesse, et surtout une jambe bien proportionnée, qu’à défaut de la culotte courte, continuaient de dessiner coquettement des pantalons étroits et de couleur claire. Le soin extrême qu’il prenait de sa personne, sa toilette simple, mais parfaitement adaptée à sa haute stature et à sa corpulence, ses bottes fines et constamment vernies, ses gants toujours justes et frais, lui donnaient une sorte de jeunesse d’arrière-saison, un éclat de premier coup d’œil dont madame de Barthèle était fière par une raison que l’on ne tardera point à comprendre. Enfin, sa naissance, sa position sociale, et surtout sa grande fortune, relevaient encore les qualités personnelles que nous venons d’énumérer.
Quant aux facultés de l’intelligence, nous tâcherons de les détailler avec la même impartialité que nous venons de faire des avantages physiques. – Quoique M. de Montgiroux fût de ceux dont, à la chambre des pairs, on ne dit rien, par la raison toute simple qu’ils n’y disent rien, cependant, qu’on ne s’y trompe pas, ce silence n’avait pas pour motif une impuissance parlementaire, mais purement et simplement un calcul d’égoïsme. On a dit: «Les paroles passent, les écrits restent.» On s’est trompé, ou plutôt le proverbe avait pris naissance en France avant l’établissement du gouvernement constitutionnel. Rien, au contraire, ne reste mieux aujourd’hui que les paroles, si légères qu’elles soient; car les paroles se sténographient à cent mille exemplaires, se classent, se mettent en réserve, et reparaissent au bout d’un an, de deux ans, de dix ans, comme ces héros des anciennes tragédies que l’on croyait morts, et qui sortent tout à coup de leurs tombeaux pour faire pâlir ceux qui les avaient oubliés.
