
«J’aurais suivi leurs modifications toujours en rapport inverse de la dépravation des mœurs, et se faisant pures et sentimentales d’autant plus que la société était corrompue et impudente. Je voudrais pouvoir commander ce livre à un écrivain plus capable que moi de le faire, et je le lirais ensuite avec plaisir. Ce serait un traité d’art complet, car la musique, la peinture, l’architecture, la littérature dans toutes ses formes: théâtre, poème, roman, églogue, chanson; les modes, les jardins, les costumes même, tout a subi l’engouement du rêve pastoral. Tous ces types de l’âge d’or, ces bergères qui sont des nymphes et puis des marquises, ces bergères de l’Astrée qui passent par le Lignon de Florian, qui portent de la poudre et du satin sous Louis XV, et auxquels Sedaine commence, à la fin de la monarchie, à donner des sabots, sont tous plus ou moins faux, et aujourd’hui ils nous paraissent niais et ridicules. Nous en avons fini avec eux, nous n’en voyons plus guère que sous forme de fantômes à l’Opéra, et pourtant ils ont régné sur les cours et ont fait les délices des rois qui leur empruntaient la houlette et la panetière.
Je me suis demandé souvent pourquoi il n’y avait plus de bergers, car nous ne nous sommes pas tellement passionnés pour le vrai dans ces derniers temps, que nos arts et notre littérature soient en droit de mépriser ces types de convention plutôt que ceux que la mode inaugure. Nous sommes aujourd’hui à l’énergie et à l’atrocité, et nous brodons sur le canevas de ces passions des ornements qui seraient d’un terrible à faire dresser les cheveux sur la tête, si nous pouvions les prendre au sérieux.
– Si nous n’avons plus de bergers, reprit mon ami, si la littérature n’a plus cet idéal faux qui valait bien celui d’aujourd’hui, ne serait-ce pas une tentative que l’art fait, à son insu, pour se niveler, pour se mettre à la portée de toutes les classes d’intelligences? Le rêve de l’égalité jeté dans la société ne pousse-t-il pas l’art à se faire brutal et fougueux, pour réveiller les instincts et les passions qui sont communs à tous les hommes, de quelque rang qu’ils soient? On n’arrive pas au vrai encore.
