
– Je ne l’espère point, répondis-je, car la forme me manque, et le sentiment que j’ai de la simplicité rustique ne trouve pas de langage pour s’exprimer. Si je fais parler l’homme des champs comme il parle, il faut une traduction en regard pour le lecteur civilisé, et si je le fais parler comme nous parlons, j’en fais un être impossible, auquel il faut supposer un ordre d’idées qu’il n’a pas.
– Et puis, quand même tu le ferais parler comme il parle, ton langage à toi ferait à chaque instant un contraste désagréable; tu n’es pas pour moi à l’abri de ce reproche. Tu peins une fille des champs, tu l’appelles Jeanne et tu mets dans sa bouche des paroles qu’à la rigueur elle peut dire. Mais toi, romancier, qui veux faire partager à tes lecteurs l’attrait que tu éprouves à peindre ce type, tu la compares à une druidesse, à Jeanne d’Arc, que sais-je? Ton sentiment et ton langage font avec les siens un effet disparate comme la rencontre de tons criards dans un tableau; et ce n’est pas ainsi que je peux entrer tout à fait dans la nature, même en l’idéalisant.
