
Le repas fait, le ministre, qui a eu le temps de faire prévenir le premier commis, dit à l’officier qu’il peut monter dans le bureau et que son argent l’attend; le Gascon arrive… mais on ne lui compte que cent pistoles.
– Badinez-vous, monsieur, dit-il au commis, ou ne voyez-vous pas que mon ordre est de cent cinquante?
– Monsieur, répond le plumitif, je vois très bien votre ordre, mais je retiens cinquante pistoles, pour votre dîner.
– Cadédis, cinquante pistoles, il ne m’en coûte que vingt sols à mon auberge.
– J’en conviens, mais vous n’y avez pas l’avantage de dîner avec le ministre.
– Eh bien soit, dit le Gascon, en ce cas, monsieur, gardez tout, j’amènerai demain un de mes amis et nous serons quittes.
La réponse et la plaisanterie qui l’avait occasionnée amusèrent un instant la cour; on ajouta cinquante pistoles à la gratification du Gascon, qui s’en retourna triomphant dans son pays, vanta les dîners de M. Colbert, Versailles et la manière dont on y récompense les saillies de la Garonne.
L’HEUREUSE FEINTE
Il y a tout plein de femmes imprudentes qui s’imaginent que, pourvu qu’elles n’en viennent pas au fait avec un amant, elles peuvent sans offenser leur époux se permettre au moins un commerce de galanterie, et, il résulte souvent de cette manière de voir les choses des suites plus dangereuses que si leur chute eût été complète. Ce qui arriva à la marquise de Guissac, femme de condition de Nîmes en Languedoc, est une preuve sûre de ce que nous posons ici pour maxime.
Folle, étourdie, gaie, pleine d’esprit et de gentillesse, Mme de Guissac crut que quelques lettres galantes, écrites et reçues entre elle et le baron d’Aumelas, n’entraîneraient aucune conséquence, premièrement qu’elles seraient ignorées et que si malheureusement elles venaient à être découvertes, pouvant prouver son innocence à son mari, elle ne mériterait nullement sa disgrâce; elle se trompa… M.
