– Oui, obèse, mais on vous regarde sans frémir.

– Je vous accorde que je pourrais être plus répugnant encore: je pourrais être couperosé, verruqueux…

– Or, votre peau est très belle, blanche, nette, on devine qu'elle est douce au toucher.

– Un teint d'eunuque, cher monsieur. Il y a quelque chose de grotesque à avoir une telle peau sur le visage, en particulier sur un visage joufflu et imberbe: en fait, ma tête ressemble à une belle paire de fesses, lisses et molles. C'est une tête qui prête plus à rire qu'à vomir; parfois, j'aurais préféré prêter à vomir. C'est plus tonique.

– Je n'aurais jamais cru que vous souffriez de votre aspect.

– Je n'en souffre pas. La souffrance est pour les autres, pour ceux qui me voient. Moi, je ne me vois pas. Je ne me regarde jamais dans les miroirs. Je souffrirais si j'avais choisi une autre vie; pour la vie que je mène, ce corps me convient.

– Auriez-vous préféré choisir une autre vie?

– Je ne sais pas. Il m'arrive de penser que toutes les vies se valent. Ce qui est certain, c'est que je n'ai pas de regret. Si j'avais à nouveau dix-huit ans et le même corps, je recommencerais, je reproduirais exactement ce que j'ai vécu – pour autant que j'aie vécu.

– Écrire, ce n'est pas vivre?

– Je suis mal placé pour répondre à cette question. Je n'ai jamais rien connu d'autre.

– Vingt-deux romans de vous ont déjà été édités, et d'après ce que vous me dites il y en aura plus encore. Parmi la foule de personnages qui animent cette œuvre immense, y en a-t-il un auquel vous ressemblez plus particulièrement?

– Aucun.

– Vraiment? Je vais vous faire un aveu: il y a un de vos personnages qui me paraît votre sosie.

– Ah.

– Oui, le mystérieux vendeur de cire, dans La Crucifixion sans peine.

– Lui? Quelle idée absurde.

– Je vais vous dire pourquoi: quand c'esl lui qui parle, vous écrivez toujours «crucifiction».



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