
– Et alors?
– Il n'est pas dupe. Il sait que c'est une fiction.
– Le lecteur aussi le sait. Il ne me ressemble pas pour autant.
– Et cette manie qu'il a de faire des moulages de cire des visages des crucifiés – c'est vous, n'est-ce pas?
– Je n'ai jamais fait de moulages de crucifiés, je vous assure.
– Naturellement, mais c'est la métaphore de ce que vous faites.
– Que savez-vous des métaphores, jeune homme?
– Mais… ce que tout le monde en sait.
– Excellente réponse. Les gens ne savent rien des métaphores. C'est un mot qui se vend bien, parce qu'il a fière allure. «Métaphore»: le dernier des illettrés sent que ça vient du grec. Un chic fou, ces étymologies bidon – bidon, vraiment: quand on connaît l'effroyable polysémie de la préposition meta et les neutralités factotum du verbe phero, on devrait, pour être de bonne foi, conclure que le mot «métaphore» signifie absolument n'importe quoi. D'ailleurs, à entendre l'usage qui en est fait, on arrive à des conclusions identiques.
– Que voulez-vous dire?
– Ce que j'ai dit, très exactement. Je ne m'exprime pas par métaphores, moi.
– Mais ces moulages de cire, alors?
– Ces moulages de cire sont des moulages de cire, monsieur.
– A mon tour d'être déçu, monsieur Tach, car si vous excluez toute interprétation métaphorique, il ne reste de vos œuvres que leur mauvais goût.
– Il y a mauvais goût et mauvais goût: il y a le mauvais goût sain et régénérant qui consiste à créer des horreurs à des fins salubres, purgatives, gaies et mâles comme un vomissement bien géré; et puis il y a l'autre mauvais goût, apostolique, qui, offusqué par ce joli dégueulis, a besoin d'une combinaison étanche pour s'y frayer un passage. Ce scaphandrier, c'est la métaphore, qui permet au métaphorien soulagé de s'exclamer: «J'ai traversé Tach de part en part et je ne me suis pas sali!»
