
– En tout cas, il t'a donné l'occasion de jouer les héros.
– Vous croyez ça? Je ne me suis jamais senti si lamentable.
Il avala le porto flip et éclata en sanglots.
– Allons, ce n'est pas la première fois qu'on traite un journaliste d'andouille!
– Oh, on m'a déjà sorti bien pire. Mais là – la manière dont il le disait, ce visage lisse et glacial de mépris -, c'était très convaincant!
– Tu permets qu'on écoute l'enregistrement?
Dans un silence religieux, le magnétophone déroula sa vérité, forcément partielle puisque amputée du faciès placide, de l'obscurité, des grosses mains inexpressives, de l'immobilité générale, de tous ces éléments qui avaient contribué à faire puer de peur le pauvre homme. Quand ils eurent fini d'écouter, les collègues, chiens comme des humains, ne manquèrent pas de donner raison au romancier, de l'admirer, et chacun y alla de son petit commentaire, sermonnant la victime:
– Ça, mon vieux, tu l'as cherché! Tu lui as parlé littérature comme un manuel scolaire. Je comprends sa réaction.
– Pourquoi as-tu voulu l'identifier à l'un de ses personnages? C'est tellement primaire.
– Et ces questions biographiques, ça n'intéresse plus personne. Tu n'as pas lu Proust, Contre Sainte-Beuve?
– La gaffe, aller lui dire que tu as l'habitude d'interviewer des écrivains!
– L'indélicatesse, lui sortir qu'il n'est pas si laid! Un peu de savoir-vivre, mon pauvre vieux!
