– Que pensez-vous de la crise du Golfe?

– Rien.

– Mais encore?

– Rien.

– Cela vous est indifférent?

– Pas du tout. Mais ce que je pourrais en penser n'a aucun sens. Ce n'est pas à un obèse impotent qu'il faut demander son opinion sur cette crise. Je ne suis ni général ni pacifiste ni pompiste ni irakien. En revanche, si vous m'interrogez sur l'alexandra, je serai brillant.

Pour conclure cette belle envolée, le romancier porta le hanap à ses lèvres et avala quelques goulées goulues.

– Pourquoi buvez-vous dans du métal?

– Je n'aime pas la transparence. C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles je suis si gros: j'aime qu'on ne voie pas à travers moi.

– A ce propos, monsieur Tach, j'ai envie de vous poser la question que tous les journalistes aimeraient vous poser mais qu'aucun n'oserait vous poser.

– Combien je pèse?

– Non, ce que vous mangez. On sait que cela occupe une place immense dans votre vie. La gastronomie et sa conséquence naturelle, la digestion, sont au cœur de certains de vos romans récents comme Apologétique de la dyspepsie, œuvre qui me semble receler un condensé de vos préoccupations métaphysiques.

– C'est exact. Je considère que la métaphysique est le mode d'expression privilégié du métabolisme. Dans le même ordre d'idées, puisque le métabolisme se divise en anabolisme et en catabolisme, j'ai scindé la métaphysique en anaphysique et en cataphysique. Il ne faut pas y voir une tension dualiste mais les deux phases obligées et, ce qui est plus inconfortable, simultanées d'un processus de pensée voué à la trivialité.

– Ne faut-il pas y voir aussi une allusion à Jarry et à la pataphysique?

– Non, monsieur. Je suis un écrivain sérieux, moi, répondit le vieillard sur un ton glacial, avant de s'imbiber à nouveau d'alexandra.

– Donc, monsieur Tach, si vous le voulez bien, pourriez-vous ébaucher les étapes digestives d'une de vos journées habituelles?



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