– Ne soyez pas de mauvaise foi, jeune homme. Je ne supporte pas la mauvaise foi. Vous ne voulez toujours pas de mon breuvage?

Il ne se rendit pas compte que Tach lui tendait la perche de la dernière chance, et il la laissa passer. Haussant ses grosses épaules, le romancier dirigea son fauteuil roulant vers une sorte de cercueil dont il souleva le couvercle, dévoilant des bouteilles, des boîtes de conserve et des hanaps.

– C'est une bière mérovingienne, expliqua l'obèse, que j'ai aménagée en bar.

Il s'empara de l'une des grandes coupes métalliques, y versa une belle dose de crème de cacao, puis de cognac. Ensuite, il eut un regard futé pour le journaliste.

– Et maintenant, vous allez connaître le secret du chef. Le commun des mortels incorpore un dernier tiers de crème fraîche. Je trouve ça un peu lourd, alors j'ai remplacé cette crème par une dose équivalente de… (il empoigna une boîte de conserve) lait concentré sucré (il joignit le geste à la parole).

– Mais ce doit être atrocement écœurant! s'exclama le journaliste, aggravant son cas.

– Cette année, l'hiver est doux. Quand il est rude, j'agrémente mon alexandra d'une grosse noix de beurre fondu.

– Pardon?

– Oui. Le lait concentré est moins gras que la crème, alors il faut compenser. En fait, comme nous sommes quand même le 15 janvier, j'aurais théoriquement droit à ce beurre, mais il faudrait pour cela que j'aille à la cuisine et que je vous laisse seul, ce qui serait inconvenant. Je me passerai donc de beurre.

– Je vous en prie, ne vous gênez pas pour moi.

– Non, tant pis. En l'honneur de l'ultimatum qui expire ce soir, je me priverai de beurre.

– Vous vous sentez concerné par la crise du Golfe?

– Au point de ne pas ajouter de beurre dans mon alexandra.

– Vous suivez les nouvelles à la télévision?

– Entre deux séquences de publicités, il m'arrive de subir quelques informations.



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