Il vivait seul et sans le moindre animal familier. Chaque jour, une infirmière très courageuse passait vers 17 heures pour le laver. Il n'aurait pas supporté que l'on fît ses courses à sa place: il allait lui-même acheter ses provisions dans les épiceries du quartier. Son secrétaire, Ernest Gravelin, vivait quatre étages plus haut mais évitait autant que possible de le voir; il lui téléphonait régulièrement et Tach ne manquait jamais de commencer la conversation par: «Désolé, mon cher Ernest, je ne suis pas encore mort.»

Aux journalistes sélectionnés, Gravelin répétait cependant combien le vieillard avait un bon fonds: ne donnait-il pas, chaque année, la moitié de ses revenus à un organisme de charité? Ne sentait-on pas affleurer cette générosité secrète à travers certains personnages de ses romans? «Bien sûr, il nous terrorise tous, et moi le premier, mais je soutiens que ce masque agressif est une coquetterie: il aime jouer à l'obèse placide et cruel pour cacher une sensibilité à fleur de peau.» Ces propos ne rassurèrent pas les chroniqueurs qui, du reste, ne voulaient pas guérir d'une peur qu'on leur enviait: elle leur conférait une aura de correspondants de guerre.

La nouvelle du décès imminent était tombée un 10 janvier. Ce fut le 14 que le premier journaliste put rencontrer l'écrivain. Il pénétra au coeur de l'appartement où il faisait si sombre qu'il mit un certain temps à distinguer la grosse silhouette assise dans le fauteuil roulant, au milieu du salon. La voix sépulcrale de l'octogénaire se contenta d'un «Bonjour, monsieur» inexpressif pour le mettre à l’aise, ce qui crispa le malheureux davantage.

– Enchanté de vous rencontrer, monsieur Tach. C'est un grand honneur pour moi.

Le magnétophone était en marche, guettant les paroles du vieillard qui se taisait.

– Pardon, monsieur Tach, pourrais-je allumer une lumière? Je ne distingue pas votre visage.

– Il est 10 heures du matin, monsieur, je n'allume pas la lumière à cette heure-là. Du reste, vous me verrez bien assez tôt, dès que vos yeux se seront habitués à l'obscurité. Profitez donc du répit qui vous est octroyé et contentez-vous de ma voix, c'est ce que j'ai de plus beau.



3 из 142