
– Il est vrai que vous avez une très belle voix.
– Oui.
Silence embarrassant pour l'intrus qui nota sur son carnet: «T. a le silence acerbe. A éviter autant que possible.»
– Monsieur Tach, le monde entier a admiré la détermination avec laquelle vous avez refusé d'entrer à l'hôpital, malgré les injonctions des médecins. Alors, la première question qui s'impose est celle-ci: comment vous sentez-vous?
– Je me sens comme je me sens depuis vingt ans.
– C'est-à-dire?
– Je me sens peu.
– Peu quoi?
– Peu.
– Oui, je comprends.
– Je vous admire.
Aucune ironie dans la voix implacablement neutre du malade. Le journaliste eut un petit rire jaunâtre avant de reprendre:
– Monsieur Tach, je n'userai pas, avec un homme tel que vous, des périphrases qui ont cours dans ma profession. Aussi je me permets de vous demander quelles sont les pensées et les humeurs d'un grand écrivain qui se sait sur le point de mourir.
Silence. Soupir.
– Je ne sais pas, monsieur.
Vous ne savez pas?
– Si je savais à quoi je pensais, je suppose que je ne serais pas devenu écrivain.
– Vous voulez dire que vous écrivez pour savoir enfin à quoi vous pensez?
– C'est possible. Je ne sais plus très bien, je n'ai plus écrit depuis si longtemps.
– Comment? Mais votre dernier roman a paru il y a moins de deux ans…
– Vidange de tiroir, monsieur. Mes tiroirs sont tellement pleins que l'on pourrait éditer un nouveau roman de moi chaque année pendant la décennie qui suivra ma mort.
– C'est extraordinaire! Quand avez-vous cessé d'écrire?
– A cinquante-neuf ans.
– Alors, tous vos romans sortis depuis vingt-quatre ans étaient des vidanges de tiroirs?
