Il avait plu dans la journée; la route était tirante; au bas de la première côte, une pièce du harnais céda. Le cocher sortit de dessous son siège un bout de corde et se mit en posture de rafistoler le trait. J’avais mis pied à terre et m’offris à tenir la lanterne qu’il venait d’allumer; je pus voir que la livrée du pauvre homme, non plus que le harnachement, n’en était pas à son premier rapiéçage.


– Le cuir est un peu vieux, hasardai-je.


Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque brutalement:


– Dites donc: c’est tout de même heureux qu’on ait pu venir vous chercher.


– Il y a loin, d’ici le château? questionnai-je de ma voix la plus douce. Il ne répondit pas directement, mais:


– Pour sûr qu’on ne fait pas le trajet tous les jours! – Puis au bout d’un instant:


– Voilà peut-être bien six mois qu’elle n’est pas sortie, la calèche…


– Ah!… Vos maîtres ne se promènent pas souvent? repris-je par un effort désespéré d’amorcer la conversation.


– Vous pensez! Si l’on n’a pas autre chose à faire!


Le désordre était réparé: d’un geste il m’invita à remonter dans la voiture, qui repartit.


Le cheval peinait aux montées, trébuchait aux descentes et tricotait affreusement en terrain plat; parfois, tout inopinément, il stoppait. – Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour longtemps après que mes hôtes se seront levés de table; et même (nouvel arrêt du cheval) après qu’ils se seront couchés. J’avais grand-faim; ma bonne humeur tournait à l’aigre. J’essayai de regarder le pays: sans que je m’en fusse aperçu, la voiture avait quitté la grande route et s’était engagée dans une route plus étroite et beaucoup moins bien entretenue; les lanternes n’éclairaient de droite et de gauche qu’une haie continue, touffue et haute; elle semblait nous entourer, barrer la route, s’ouvrir devant nous à l’instant de notre passage, puis, aussitôt après, se refermer.



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