
— Je te répète que rien n’est changé, cher Alexandre-Benoît, assure-t-il avec une onction extrême (car, vu son métier, il serait malencontreux de parler d’extrême-onction).
Là-dessus, il attend qu’on nous présente.
Le Dodu s’empresse :
— Si tu permets, Tonin, voici mon supérieur hiéraltique, le commissaire San-Antonio.
Je m’incline.
Le cardinal me présente sa main, à laquelle brille une améthyste grosse comme ton orchite de l’année dernière.
Je baise. Car nous autres, Martiens, on est des baiseurs-nés. Plus on baise, plus on est content.
Satisfait, Béru ferme sa parenthèse.
— Quant en ce qui te concerne, Sana, voici le cardinal Duplessis, avec en compagnie duquel, jadis, j’ai fréquenté tant de riches lieux.
Il pouffe, ayant préparé soigneusement sa boutade et s’en amusant follement, sans parvenir à en épuiser les indiscutables vertus comiques.
— Amène un verre à Monseigneur, gamin, ordonne-t-il à Roro, le gros rouge, ça le connaît. Dedieu — oh, j’ te demande pardon, Tonin — mais ce qu’on a pu en écluser des litrons à Saint-Locdu, tu te rappelles ? Alors te v’là cardinal, à présent ! Dedieu — j’ te demande pardon — qui m’aurait dit ça. T’avais pas la convocation sacerdotale, de mon temps, que je susse ? T’étais toujours le premier à venir au chef-lieu, dans le boxif de la mère Sauveur. Tu grimpais Mado l’Alsacienne, souviens-en-toi : une grande blonde anémique qu’avait du romantisme jusque dans la culotte !
« Tu le sais p’t’être pas, mais elle a suivi tes traces, la mère Sauveur. Elle a moulé le pain de fesses pour se retirer dans un couvent de religieuses où qu’elle s’astique le salut éternel. Elle n’en sort que le samedi après-midi histoire de foncer dans un cinoche à crouilles de la Goutte-d’Or pour tailler deux ou trois petits calumets à ces messieurs du Maghreb, manière de travailler son jeu de lèvres ; de se garder un palais, quoi, brèfle ! Mais t’as pas répondu à ma question, ça t’a pris comme une envie de lancebroquer, la religion ? La foi t’a bondi sur le poil comme la vérole sur le bas clergé ?
