
Le prélat laisse passer le déferlement béruréen avec beaucoup de résignation.
— Les desseins de la Providence sont imprévisibles, Alexandre-Benoît. Disons que j’ai été touché par la grâce…
— Tandis que moi, c’est la grasse qui m’a touché, rigole l’Enflure. Elle s’appelle Berthe, faudra que je te la présente, un de ces jours. Mais cessons de débloquer, tu m’as dit au téléphone que t’avais des choses graves à me révéler ?
Le sourire avenant du cardinal Duplessis lui tombe du visage comme la bouse tombe de la vache qui chemine.
— Des choses très graves, très préoccupantes, assure Son Eminence.
C’est à moi qu’il s’adresse. Son regard haut perché brille d’un éclat métallique.
— Que pouvons-nous pour vous, mon père ? interrogé-je, afin de l’encourager aux confidences.
L’ennui avec les ecclésiastiques, c’est qu’ils confessent les autres, mais ne sont pas bonnards pour se déboutonner eux-mêmes.
— Je ne suis pas en cause personnellement, monsieur le commissaire. Par contre, j’ai de grosses craintes pour un personnage plus important que moi.
— Plus important que vous !
— Beaucoup plus !
— Feriez-vous allusion au pape, Eminence ?
— Très exactement.
Bérurier fronce ses beaux sourcils en poils de porc pur fruit.
— Qu’est-ce y arrive à ta Sainte-Paire, Tonin ? Elle s’est coincé la bulle ?
Le cardinal Duplessis s’assombrit tellement qu’il se met à ressembler à une photographie de lui sous-exposée.
— Vous n’ignorez pas, je pense, que Sa Sainteté doit venir à Paris la semaine prochaine ? nous demande-t-il d’un ton de prêche (Melba).
— Effectivement, me hâté-je, histoire de prouver ma connaissance de l’actualité en gestation, le souverain poncif souhaite s’incliner sur les restes de la bienheureuse Marie Couchtouala, qui vient d’être béatifiée par Rome et dont la canonisation ne saurait tarder.
