
Dès quinze heures et tout l'après-midi, Ferrer assurait la permanence à la galerie jusqu'à dix-neuf heures trente où il appelait Suzanne, invariablement dans les mêmes termes, ne m'attends pas pour dîner si tu as faim. Elle attendait toujours et, à vingt-deux heures trente, Ferrer était au lit avec elle, scène de ménage un soir sur deux puis à vingt-trois heures extinction des feux. Et pendant cinq ans, oui, les choses s'étaient passées ainsi avant de changer brusquement le 3 janvier dernier. Ce ne seraient pas cependant toutes les choses qui changeraient: non sans une légère déception, force lui serait d'admettre par exemple que, dans l'étroite salle de bains de Laurence, Ferrer continuerait de se laver de gauche à droite et de bas en haut. Mais il n'habiterait pas longtemps chez elle, un de ces jours il retournerait vivre à l'atelier.
Toujours en retard de plusieurs aspirateurs, cet atelier se présentait comme un terrier de célibataire, une planque de fugitif aux abois, un legs désaffecté pendant que les héritiers s'empoignent. Cinq meubles y assuraient un confort minimum, plus un petit coffre-fort dont Ferrer avait oublié depuis longtemps la combinaison, et la cuisine d'un mètre sur trois contenait un fourneau constellé de taches, un réfrigérateur vide à deux légumes flétris près, des rayons supportant des conserves au-delà de leur péremption. Le réfrigérateur étant très peu utilisé, un iceberg naturel envahissait le freezer que Ferrer, quand cet iceberg virait à la banquise, dégivrait tous les ans à l'aide d'un sèche-cheveux et d'un couteau à pain. Le tartre, le salpêtre et le plâtre purulent avaient colonisé le clair-obscur de la salle d'eau mais une penderie recelait six costumes sombres, une théorie de chemises blanches et une batterie de cravates. C'est que Ferrer, quand il s'occupe de sa galerie, se fait une règle d'être impeccablement vêtu: tenue stricte et presque austère d'homme politique ou de directeur d'agence bancaire.
